Le 14 juin 2007, au Salon de la télé, nous avons recueilli quelques réflexions des représentants du CSA sur la (faible) présence des « petits partis » à la télévision. Pour prendre la
mesure de la vacuité de leurs réponses, un détour s’impose par le sort qui leur est habituellement réservé.
I. Plaintes de journalistes et état du pluralisme.
En période électorale, les journalistes des médias dominants se plaignent régulièrement des règles du CSA qui leur imposent d’accorder l’égalité du temps de parole aux différents partis
politiques ou candidats en lice. C’est ainsi que, à l’occasion de campagne présidentielle de 2007, on a pu lire dans Le Monde du 22 avril, ce « dépôt de
plainte » : « Mercredi 18 avril, les sociétés de journalistes de RTL, Europe 1, Radio France, France 2 et France 3 ont écrit aux membres du Conseil supérieur de
l’audiovisuel (CSA) pour leur faire part de leurs "très vives protestations" et de "leur consternation" devant les règles imposées aux médias
audiovisuels. La cause de leur irritation [de leur « grogne » ?] est l’obligation faite aux radios et aux télévisions de respecter, du 20 mars au 20 avril,
l’égalité du temps de parole pour l’ensemble des douze candidats au premier tour de la présidentielle. » [1]
Ces protestations sont récurrentes. En 2002, lors de la précédente élection présidentielle, les journalistes avaient déjà exprimé leur profond mécontentement ainsi que le rappelait alors le
CSA : « L’application du principe d’égalité s’est heurtée, en permanence, à de fortes réticences des rédactions qui en soulignaient le caractère dépassé, voire
contraire à la liberté d’expression, et la difficulté de l’appliquer à 16 candidats. » [2]
Les journalistes dominants, habitués à véhiculer la pensée dominante, n’aiment pas qu’on les oblige, ne serait-ce que pendant un mois, à relayer des opinions minoritaires ou à contre-courant
et, surtout, qui ne correspondent pas aux leurs.
Le pluralisme politique hors actualité électorale
Heureusement pour ces larmoyants, hors actualité électorale, il n’est plus du tout question d’égalité. La règle est beaucoup plus souple comme nous avons eu l’occasion de le rappeler dans
un précédent article : « les éditeurs doivent veiller à assurer un temps
d’intervention équitable aux personnalités appartenant à des formations politiques non représentées au Parlement » [3].
Que signifie que le temps d’intervention des petits partis doit être « équitable » ? Il semblerait que les mots n’aient pas le même sens suivant leur contexte. Pendant l’élection
présidentielle de 2007, le CSA avait expliqué : « L’appréciation de la notion d’équité se fonde sur un ensemble d’éléments » et, en particulier,
« les résultats que le candidat ou la formation politique qui le soutient ont obtenu aux plus récentes élections, notamment à l’élection présidentielle de
2002 » [4].
Mais dans le contexte « hors actualité électorale », il apparaît que ce même concept d’équité a un sens très différent. On constate en effet que l’application de la règle du
« temps d’intervention équitable » conduit cette fois-ci à ce que les journalistes aient les mains totalement libres pour donner la parole à qui ils souhaitent
et, surtout, pour ne pas donner la parole à qui ils ne souhaitent pas.
De fait, les trois premières chaînes de télévision n’accordent en moyenne (sur la période 1993-2005) à l’ensemble des « petits partis » que 3,3% du temps de
parole total.
Pourtant, leur socle électoral dépasse assez largement les 3,3%... Selon les chiffres du CSA lui-même, ils ont totalisé 33,9% à l’élection présidentielle de 2002, 30,6% aux élections régionales
de mars 2004 et 16,4% aux élections européennes de juin 2004. Selon les calculs d’Acrimed, leur score à l’élection présidentielle de 2007 a atteint 18,7%. (Tous les détails des calculs du
tableau ci-dessous sont donnés en annexe.)
Base électorale des petits partis et temps de parole que leur accordent les trois principales chaînes de télévision (période 1993-2005, toutes émissions confondues, hors
actualité électorale) [5].
(Cliquez pour agrandir)
Notes :
- Les chiffres ci-dessus incluent les scores et les temps de parole du Front National, excepté pour la période 1997-2002 pendant laquelle ce parti était représenté au Parlement par un
élu.
- Pour les élections à deux tours, les pourcentages correspondent évidemment aux premiers tours d’élections (auxquels les « petits partis » peuvent se présenter).
(*) Chiffres du CSA [6]
(**) Estimations d’Acrimed. Pour les élections législatives, les calculs ont été effectués par rapport à la
nouvelle assemblée élue. (Les calculs par rapport à l’assemblée sortante donnent : 15,1% en 1993, 24,3% en 1997 et 23,4% en 2002.) Pour les autres élections, les calculs ont été
effectués par rapport à l’assemblée élue aux précédentes élections législatives (hors élections partielles). L’abstention ainsi que les votes blancs et nuls n’ont pas été comptabilisés.
Ainsi, lorsqu’ils ne sont soumis à aucune contrainte, les grands médias télévisuels (privés comme publics) ont tendance à ne donner la parole qu’aux partis représentés au parlement et à
mépriser l’électorat des « petits partis », quels qu’ils soient. Encore faut-il ajouter que les effets de cette inégalité quantitative sont renforcés par des distorsions
qualitatives dans le mode d’interpellation des représentants de ces formations politiques, traités de haut quand ce n’est pas avec une agressivité particulière [7].
II. Ce qu’en dit le CSA au Salon de la télé
Jeudi 14 juin 2007, le Salon de la télé reçoit Michel Boyon, président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, et l’un de ses conseillers, Rachid Arhab pour un débat destiné à répondre à cette
bouleversante question : « A quoi sert le CSA ? » [8]. Nous avons profité de cette occasion pour poser la question suivante : « Quelle est en moyenne,
hors actualité électorale, sur les chaînes hertziennes, le temps de parole politique des formations politiques non représentées au parlement (en pourcentage) ? Et, deuxième
question : Est-ce que cela reflète leur poids électoral ? »
Voici, dans son intégralité, la première réponse apportée par Michel Boyon :
« Par rapport à la question de monsieur... Parce que l’affaire du pluralisme est toujours, surtout dans les années électorales, la grosse affaire. On est pris entre deux
séries de préoccupations qui sont complètement contradictoires. Ou bien on n’intervient pas et alors, à ce moment-là, c’est le système américain, donc c’est la ploutocratie, c’est-à-dire que
- vous le voyez aujourd’hui dans les journaux - on vous dit : "Ah ! Machinette [?!] a déjà recueilli x millions de dollars pour sa campagne présidentielle." On
en déduit que ce sera elle qui sera la candidate de la formation à l’élection américaine. Moi, ce système-là, j’en veux pas, le CSA n’en veut pas, le parlement n’en veut pas et les Français
n’en veulent pas. »
Nous voilà rassurés ! Le CSA ne prévoit pas d’aggraver encore les inégalités actuelles : il n’indexera pas le temps de parole des intervenants sur leur poids économique...
Suite de la réponse de Michel Boyon :
« Alors, à l’opposé, y a des systèmes très contraignants auxquels on peut penser qui sont des systèmes qui interfèrent de manière tellement forte avec les décisions
éditoriales des rédactions dans les chaînes de télé ou de radio que ça devient une contrainte insupportable. Alors ça consisterait à dire : le
même temps de parole pour tout le monde et à tout moment de l’année. Ca n’est pas acceptable non plus parce que ça correspond à un tel décalage par rapport à la
réalité de la vie politique que les Français ne peuvent pas l’accepter. Donc, le CSA, il fixe des règles, il donne des recommandations en essayant de concilier ces deux objectifs [se
reprenant :] ou, plus exactement, d’éviter ces deux périls. Alors, évidemment, ça crée des mécontents. Bon, ben c’est comme ça. Et, en tout cas, moi, je refuse la
liberté totale et je refuse la contrainte totale dans ce domaine. » [9]
Mais, à défaut d’accorder l’égalité de temps de parole « pour tout le monde et à tout moment de l’année », ne serait-il pas envisageable, comme suggéré dans
notre question, que ce temps de parole soit au moins proportionnel au poids électoral des partis ? Répondre par la négative revient à laisser les médias libres
d’octroyer 3,3% du temps de parole à des « petits partis » qui représentent 10%, 20% voire plus de 30% du corps électoral. Autrement dit, cela revient à accepter un (important)
« décalage par rapport à la réalité de la vie politique ». Mais, cette question, Michel Boyon n’y répondra pas. (Nous verrons deux paragraphes plus loin la
réponse de Rachid Arhab.)
Le journaliste-animateur du débat, Thierry Guerrier, semble avoir globalement compris l’argument : « le public, là-dessus, est très exigeant (et à juste
titre) : égalité et capacité aux plus modestes, à ceux qu’ont des idées nouvelles de pouvoir s’exprimer. » Cependant, en tant que journaliste, il n’est « évidemment » pas d’accord avec ce que le public exige « à juste titre » : « Alors, en l’occurrence, et je dois dire
que, évidemment [...] nous ne voyons pas les choses de la même façon. » Et il explique : « quand on veut traiter par exemple d’un
personnage qui a une idée bon... un peu loufoque, eh bien on est obligés de traiter les quinze ou dix-sept autres candidats [...], ce qui a été une contrainte qui a
amené beaucoup de radios et de télévisions à faire très peu, finalement, sur les législatives. C’est-à-dire : c’est un effet pervers. » Les journalistes dominants, en effet,
aiment tellement peu donner la parole aux « petits » (aux « loufoques ») qu’ils préfèrent ne plus donner la parole à personne que de la donner à tout le monde de manière
égalitaire. Et, alors même qu’ils sont personnellement responsables de cette situation, ils en rejettent la faute sur le CSA qui est accusé d’être à l’origine d’un effet pervers !
En marge du débat, Acrimed relance Rachid Arhab sur le sujet. Face aux chiffres qui lui sont alors soumis (33,9% des suffrages en 2002 et seulement 1,6% du temps de parole en 2005), il réagit
ainsi : « Vous avez raison. Le problème, il est qu’effectivement, nous, on agit sur les périodes électorales. » Justement, ne faut-il pas édicter des
règles pour les périodes « hors actualité électorale » afin que les médias respectent vraiment le pluralisme démocratique ? « Je vous suis bien. Mais sur
quelles bases on peut faire ça ? » Par exemple, sur le score obtenu (individuellement ou globalement) par les « petits partis » aux élections... Rachid Arhab nous
livre alors cette réponse stupéfiante : « On sait que le PS c’est tant, le PC c’est ça, etc. Pour les petits partis non
représentés au parlement, par définition on ne peut pas les quantifier. C’est ça qui nous pose problème. Est-ce que je me suis fait
comprendre ? » Passons sur la question qui s’adresse ainsi à notre intelligence sans doute limitée. La bonne volonté de Rachid Arhab n’a d’égal que son bon sens : en
effet, on ne peut pas « quantifier » la représentativité des « petits partis » si on prend uniquement en considération le second tour des élections, puisque en général les
partis non représentés au parlement n’y figurent pas. Mais ce bon sens est aveugle : il suffit de se fonder sur les résultats du premier tour des différentes élections pour parvenir une
règle « équitable ».
Est-ce que nous nous sommes bien fait comprendre ? Quoi qu’il en soit, la fin de l’échange est rassurant : « Bon, ce n’est pas une question qu’on règlera là...
On cherche le meilleur système. Moi je le cherche, vous le cherchez. [...] Mais j’espère que vous entendez aussi ma réponse qui est : je n’ai pas de solution
miracle. On cherche ! ». C’est sûr : puisqu’ils cherchent, ils vont trouver !
Ian Eschstruth
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